Les affamés, Léa Fredeval, un témoignage indispensable, à lire absolument !

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Léa Fredeval a publié aux éditions Bayard, un livre témoignage, une photographie instantanée d’une jeunesse, soi-disant dorée. Malgré le tourbillon médiatique, Léa a accepté de répondre à nos questions. Elle éclaire les parents qui cherchent à comprendre, à apprendre et à accompagner les ados. Réagissez et trouvons ensemble les mots, les gestes, les tremplins pour accompagner nos jeunes. Dans notre société, est-il encore possible de rêver quand on est jeune ?

FM :  Pour qui avez-vous écrit ce livre ?

À l’image de celle que je suis, du quartier dans lequel j’ai grandi, et de la manière dont je m’exprime, je suis double. Ce livre à donc une double lecture pour deux lecteurs différents : Nos parents et ceux qui sont comme moi, jeunes aujourd’hui.

D’abord raconter, témoigner auprès de ceux qui nous ont mis au monde, auprès de ceux qui nous voient grandir, qui nous apprennent, nous emploient, nous côtoient au quotidien : les vrais adultes.

Et ensuite, pour nous, composants d’une génération. Pour dire à ces jeunes qu’ils ne sont pas seuls à être épuisés, essoufflés, déconcertés par cette société. Écrire noir sur blanc qui nous sommes et pourquoi nous sommes ainsi.

FM : Vous sentez vous le porte-parole d’une génération ?

Non. Je ne me sens pas et je ne souhaite pas être porte-parole ou représentante de quoi que ce soit. Je suis une, au milieu d’autres. Je suis un témoin qui a eu la possibilité de s’exprimer. Il existe de nombreuses jeunesses et je ne vis qu’une facette de cette génération. Je découvre des jeunes aigris, racistes, homophobes, obtus. Je ne représente rien si ce n’est celle que je suis.

FM : Avez-vous reçu des courriers ? Des jeunes, des parents ? Ce livre a t’il changé le regard des autres sur vous ? Le regard de vos parents ?

Je n’ai aucun retour chiffré. Cependant je reçois des mails, des tweets, des lettres manuscrites même (!). Ces messages viennent de tous. Jeunes, mères, pères, grands-parents. Leurs mots sont bienveillants. Beaucoup me remercie. Certains disent avoir rencontré leurs enfants ou petits enfants au travers de mon livre. Les jeunes quant à eux semblent être rassurés que « quelqu’un ait mis des mots sur leur réalité ».

Je ne sais pas si le livre a changé un quelconque regard. Auprès de mes amis, sûrement pas, ils me connaissent ainsi. J’entends souvent : « Quand on te lit, tu es là, on t’entend». Pour mes parents, je ne sais pas…

FM : Vous sentez vous libérée par cette prise de parole ? Plus en confiance par la marque d’attention que porte sur vous les médias ?

Je suis heureuse d’avoir pu « larguer » tout ceci. De l’avoir posé, d’avoir réfléchi à chaque mot que j’écrivais. Mon objectif premier était d’être honnête. Sincère dans le ressentit, dans la turbulence que telle ou telle situation me faisait vivre. Libérée, je ne sais pas. Fidèle à ce que je souhaitais exprimer, sûrement. Concernant les médias je le prends comme un exercice, une vitrine. C’est une mise en lumière nécessaire mais je différencie l’auteure de la jeune fille.

FM : Vous aimeriez que l’on vous fasse confiance. Et si la confiance était comme une fleur que l’on cultive en soi ? C’est comment faire confiance à un jeune ?

Je travaille depuis quelques semaines sur la confiance en soi et son apprentissage à l’école. La confiance en soi est un processus. Elle s’apprend. Elle est à mon sens indissociable de la confiance en l’autre. Elle est nécessaire à la construction de l’individu, à son épanouissement professionnel mais également, voire surtout, social. L’amour, l’amitié, la famille etc… La confiance commence dans le regard de ceux qui nous mettent au monde et se perpétue dans tous ceux que l’on croise sur notre bout de chemin. Faire confiance c’est dire à l’autre que l’on croit en lui, juste en le regardant avec justesse.

FM : Vous dites que vous n’avez pas été préparée à ce monde. que nous devrions vous donner une confiance aveugle plutôt que vous donnez des conseils. Et si les parents manquaient trop de confiance en eux pour vous faire confiance ? Et s’ils n’avaient pas les outils ? Qu’en pensez vous ?

Je pense que le changement des mentalités est un chemin pénible mais nécessaire aux vues de l’état de notre société. Dans mon esprit, être adulte c’est aussi savoir penser à l’autre, ne plus être un. Surtout si l’adulte dont on parle est aussi parent. Etre parent est une responsabilité du quotidien. Comme dirait mon père : « quand tu es née, j’ai compris que tu serais là tous les jours. » Aujourd’hui avoir confiance en nous rendrait service à tous. Ce souhait n’est pas un caprice générationnel. Si les adultes avaient confiance en ce que nous sommes, en ce que nous allons devenir, ils auraient la possibilité de se détendre, d’être plus épanouis, apaisés, quant à leur propre avenir.

FM : Les parents ont-il péché de trop d’amour ? De trop de protection ? Du 100% bonheur ? Finalement ils ne vous apprennent pas à vous battre.

Non je ne crois pas. Je pense juste que nos parents vivent leur vie, leur époque, suivent ce qu’ils peuvent. La réalité n’est pas complexe que pour nous, jeunes venus au monde. Le monde a changé pour tous. Ce changement les a forcés à se concentrer sur eux-mêmes, sur leur chômage, leur métamorphose familiale etc… ils ne peuvent pas tout gérer et ont parfois préféré nous faire confiance par fatigue. Sauf que parce que propulsés trop tôt dans la vraie vie, nous avons appris trop vite à nous gérer mais nous avons toujours besoin de nos parents, même si cela ne se voit pas. Cette situation peut les arranger : « si mon fils à l’air de s’en sortir c’est que je peux m’occuper davantage de moi, l’adulte ».

FM : A la lecture de votre livre je réagis en tant que parent et je me dis, « elle exagère » !, elle dit qu’elle n’a pas de sous pour son loyer mais bon elle s’achète ses « clopes » et son « shit » elle pourrait peut être se chauffer à la place ? Non ? Avez vous envie de me hurler dessus quand je vous dis cela ?

Pas du tout. J’ai eu le même type de réflexion concernant le prix de mes baskets. La vie est faite de choix. Et si mon plaisir passe davantage par fumer une clope, un joint ou m’acheter des pompes à 60 euros plutôt que d’avoir chaud, il doit être respecté. Le problème est de devoir choisir entre le plaisir et le confort. Entre se détendre et aller chez le médecin. Le tout alors que je suis jeune, plus ou moins diplômée et que je vis dans la 5ème puissance mondiale. Là, est le problème pour moi.

FM : Dans les générations précédentes, les jeunes fumaient et buvaient, au service militaire par exemple. Quelle différence faites-vous avec la génération d’aujourd’hui ?

Je ne consomme plus comme mes parents. Aujourd’hui, sortir, fumer, boire est un besoin. Ce n’est pas juste pour faire la fête, c’est un espace temps que je vais délibérément chercher, fabriquer, pour ne pas sombrer dans la schizophrénie d’une vie trop turbulente.

FM : De quoi avez-vous faim aujourd’hui ? D’argent ? De reconnaissance ? Du grand mouv des affamés, de compassion, de baguette magique ? …

J’ai faim de stabilité. Émotionnelle, physique, financière, psychologique. Mon quotidien n’est qu’une quête d’équilibre.

Et surtout, comme le dit l’un de nous dans les vidéos des Affamés sur Youtube (que j’ai réalisées un mois avant la sortie du livre) : j’ai faim de ne jamais être rassasiée.

FM : Finalement toutes les petites filles et les petits garçons ne rêvent-ils pas tous de la même chose, quelques soient les générations : être une princesse ou un prince charmant ?

Disney, c’est fini. Aujourd’hui, nous sommes assaillis de publicités visant à tromper son conjoint, appelant au célibat et à la consommation du corps au détriment du cœur. Cendrillon est morte et enterrée.

FM : A l’école, de plus en plus de jeunes sont démotivés et de plus en plus de parents inquiets. Ils ont beau avoir confiance dans leurs jeunes le couperet de l’école tombe. Que faire ?

Repenser le concept même de transmission, d’apprentissage. L’éducation nationale ne parle que de budget, de postes manquants, mais jamais de modification de la base. Tout a changé, pourquoi pas l’école ?

(À lire : Petite poucette de Michel Serres)

FM : Que diriez-vous à un jeune ado, comme votre sœur, qui manque de motivation ? Quels mots, Quels outils auriez-vous envie de lui donner ?

Je leur donnerais le dernier chapitre du livre : « Galope te dis-je, galope ! »

FM : Quand vous serez grande et maman, comment voulez vous être avec vos enfants ? Avez vous une recette ?

Aucune recette. Même si je ne reproduis pas les erreurs de mes parents, j’en ferais d’autres. C’est inévitable. Je veux être une mère présente, ouverte et aimante. Mais comme toute je crois… j’espère…

FM : Quokka est une association de parents qui souhaitent mieux communiquer avec les ados et offrir un réseau pour que les jeunes s’intègrent mieux dans le monde professionnel. Qu’en pensez-vous ?

Je pense qu’il était temps ! Je crois sincèrement au lien social, à la communication entre les individus, les cultures, les générations. Je suis profondément attachée à la diversité qu’elle soit d’opinion, de langues, de visions etc… Tout serait plus simple si l’on se regardait vraiment.

Merci Léa pour cette interview, merci d’avoir eu le courage et l’envie de témoigner dans ce livre touchant et qui donne envie de tendre la main à nos enfants.

Publié le 22 avril 2014 | | Laissez vos commentaires

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