Orientation : profs ou parents, qui est le mieux placé pour en décider?

Une expérimentation du ministère de l’Éducation nationale en cours dans 117 collèges de 12 académies permet aux parents de décider de l’orientation de leurs enfants à la place de leurs enseignants. L’initiative pourrait être généralisée dans trois ans à l’échelle nationale si elle se révélait positive.

prof orientation

Atlantico : Cette nouvelle procédure d’orientation sur le choix des études en fin de troisième est présentée comme permettant de diminuer les risques de décrochage scolaire. Comment cela pourrait-il fonctionner ? Que faut-il en penser ?

Nathalie Anton : Le but de cette mesure est d’éviter ce qu’on appelle « ’orientation subie », qui génère chez l’élève un sentiment d’injustice et un risque bien compréhensible de démotivation. Il y a en fin de troisième plus de décisions de redoublement et d’orientation vers la voie professionnelle prises par les conseils de classe et entérinées par les commissions d’appel que de demandes faites par les familles. Un colloque organisé le 3 avril 2013 par la ville de Paris et l’association Prisme sur la « qualité des relations entre les familles et l’école », révélait ainsi qu’en 2011, 60.000 familles avaient fait l’objet d’une décision contraire à leur demande d’orientation, 15.000 avaient fait appel, et que seulement 30% d’entre elles avaient obtenu satisfaction. Or, le lien entre orientation subie et décrochage scolaire est malheureusement avéré.

Emmanuel Davidenkoff : Le décrochage est un processus multifactoriel. Au mieux cette procédure obligera, en classe de troisième, à des discussions qui pourront aider les jeunes, les familles et les enseignants, à travailler ensemble. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante. De même, l’orientation volontaire en lycée professionnel n’évite automatiquement pas le décrochage – pas plus d’ailleurs qu’une orientation subie condamne en tant que telle à l’échec.

Les parents sont-ils les mieux placés, sur le plan émotionnel notamment, pour décider de l’orientation des enfants ? Les familles sont-elle aptes à prendre ces responsabilités ? Au contraire, ne risquent-elles pas de s’entêter pour voir leur enfant réussir à tout prix ?

Nathalie Anton : Les familles sont tout à fait aptes à prendre ces responsabilités à condition d’être bien informées sur les parcours possibles et des compétences attendues. Mais à l’heure actuelle, ce sont encore les familles les plus favorisées qui naviguent le mieux dans les méandres de l’orientation scolaire. Le rapport du Haut Conseil de l’Education cité précédemment explique ainsi que « même à résultats scolaires comparables, l’orientation varie en fonction de la profession des parents et de leurs diplômes. Parmi les élèves de troisième qui ont des résultats moyens, ceux dont les parents sont cadres demandent quasi tous une seconde générale et technologique, mais, quand leurs parents sont ouvriers, six sur dix seulement expriment ce vœu. »

S’il n’y a rien de plus normal que des parents souhaitent voir leur enfant réussir, la concertation avec les professionnel de l’établissement doit d’un côté leur faire prendre conscience que la réussite fantasmée n’est pas toujours en lien avec la réalité des envies et des aptitudes scolaires de l’élève (on pense ici à la filière S qui attire toujours de nombreux parents, alors même que leur enfant n’a ni le niveau, ni le goût pour les sciences qui lui permettrait de s’y épanouir) ; mais d’un autre côté leur donner aussi les moyens de choisir pour leur enfant un parcours auquel ils n’imaginaient pas pouvoir accéder.

 Emmanuel Davidenkoff : L’orientation n’est pas une compétition dans laquelle les uns seraient « mieux placés » que les autres. Elle est d’abord une construction, qui prend du temps. Ensuite elle requiert une approche à 360° : tous ceux qui entourent un jeune savent des choses sur lui et peuvent contribuer. Mais à l’Étudiant nous pensons que l’essentiel est avant tout de construire le projet avec le jeune. La motivation constitue une excellente base de réussite.

Les familles qui poussent pour une orientation qu’elles jugent « idéale », contre l’avis des enseignants voire des jeunes, cela existe déjà. Le plus intéressant dans la nouvelle procédure, à mon sens, n’est pas tellement qu’elle donne « le dernier mot aux familles », c’est qu’elle envisage un processus d’échange et d’accompagnement tout au long de l’année. Dans la majorité des cas, par le dialogue, par la confiance, on arrive à trouver des solutions dans l’intérêt de l’élève.

Étant donnés les préjugés qui perdurent en matière d’orientation – les « mauvais » élèves sont envoyés en filières professionnelles – quelle est la solution la plus pragmatique pour aboutir à des propositions d’orientation plus efficaces ?

Nathalie Anton : Cette question est complexe, car l’orientation s’appuie sur les aspirations professionnelles et les aptitudes scolaires des élèves. Or, si les premières sont souvent mieux connues des parents qui entretiennent avec leur enfant un dialogue plus approfondi, les compétences sont quant à elles évaluées par les enseignants tout au long de l’année scolaire. C’est pourquoi l’orientation doit se construire dans la concertation, avec l’aide indispensable des conseillers d’orientation, psychologues notamment. Comme l’énonce très bien la loi d’orientation et de programmation pour l’avenir de l’école du 23 avril 2005 : « les élèves élaborent leur projet d’orientation scolaire et professionnelle avec l’aide des parents, des enseignants, des personnels d’orientation et des autres professionnels compétents ». Pourtant, le Haut Conseil de l’éducation soulignait dans un rapport publié en 2008 sur l’orientation que « les élèves ont une connaissance limitée des débouchés professionnels et des métiers ; les services qui s’occupent d’orientation sont mal coordonnés ; leurs personnels ont une formation insuffisante ou fragmentaire ; la population accède inégalement à ces services, en particulier à l’âge adulte ; les jeunes sont trop nombreux à quitter prématurément l’École ». Toute décision d’orientation doit donc se faire de manière concertée et éclairée. L’expérience qui est faite par le gouvernement de donner aux parents la possibilité de décider de l’orientation de leur enfant est sans nul doute le moyen d’inclure davantage ceux d’entre eux – souvent issus des professions et catégories socioprofessionnelles les plus modestes – qui connaissent mal les implications des voies générales, technologiques et professionnelles.

Alors que se lancent aujourd’hui les discussions sur la réforme du métier de professeur, cette expérimentation n’apparaît-elle pas comme un désaveu contre le système éducatif ?

Nathalie Anton : Il s’agit moins à mon sens d’opposer que d’essayer de redonner aux parents la place de co-éducateurs qu’ils ont de droit dans notre système scolaire. Une orientation ne doit pas se faire sans consensus et les passages en force resteront marginaux à partir du moment où les enseignants comme les parents souhaitent la même chose : la réussite et l’épanouissement des enfants. N’oublions pas enfin que l’orientation telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui n’est pas totalement satisfaisante puisqu’elle repose sur des compétences scolaires abstraites souvent fort éloignées des attentes professionnelles, compétences évaluées dans des cadres scolaires différents impliquant une évidente subjectivité. En tant qu’enseignante, je n’ai jamais été à l’aise avec ces décisions que l’on nous demandait de prendre en fin d’année et qui, à mon avis, ne relevaient pas de ma compétence.

Emmanuel Davidenkoff : Un désaveu, non. Une invitation à tisser un dialogue plus confiant avec les familles, oui. Une fois encore, l’éducation et l’orientation sont des tâches complexes dont personne ne détient les clés à lui seul. Tout confier à la seule institution scolaire n’est pas une solution. Tout déléguer aux parents serait un aveu d’impuissance, et un refus, de la part de l’institution, d’assumer ses responsabilités.

 

Propos recueillis par Pierre Havez

 

Qui sont Nathalie Anton et Emmanuel Davidenkoff ?

Nathalie Anton est enseignante depuis treize ans. Elle a travaillé en collège et lycée et a intégré durant trois ans une équipe chargée de prévenir et de lutter contre la violence en milieu scolaire. Elle est également psychologue clinicienne. Nathalie Anton anime par ailleurs depuis 2008 un blog destiné aux parents d’élèves, intitulé « Conseil et accompagnement scolaire ». Elle est l’auteur du livre « L’art d’enseigner » chez Ixelles éditions. Emmanuel Davidenkoff est directeur de rédaction de l’Etudiant et chroniqueur à France Info. Il a également publié de nombreux livre traitant du système scolaire et universitaire français notamment Lycée tome 1 et 2 aux éditions Jacob Duvernet/Balland et Peut-on encore changer l’école ? aux éditions Hachette.

Source :  http://www.atlantico.fr/decryptage/orientation-profs-ou-parents-qui-est-mieux-place-pour-en-decider-emmanuel-davidenkoff-et-nathalie-anton-902174.html#JO4ApGAfsGF8OgbE.99

Publié le 21 novembre 2013 | | Laissez vos commentaires

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